Origines et évolution de la méthode “Pensée à voix haute”

“Je voudrais que vous pensiez à haute voix en utilisant ce logiciel / ce site / cette application.”

Inviter les participants à penser à haute voix lorsqu’ils utilisent une interface est une pierre angulaire dans l’application des tests utilisateurs.

L’utilisation de la méthode de la pensée à voix haute (Think Aloud Protocol) a été essentielle dans l’histoire de la recherche sur les utilisateurs et dans la découverte des problèmes liés aux interfaces.

Malgré sa popularité, il y a étonnamment peu de cohérence sur la façon d’appliquer correctement cette méthode. C’est pourquoi il subsiste une certaine controverse quant à son efficacité ou sa nécessaire réelle.

Pour mieux comprendre cette méthode et son application, il est utile de connaître son origine et la manière dont son application a évolué dans le temps.

Les racines de la pensée à haute voix, aujourd’hui utilisée dans le domaine de l’UX, ont pris leur origine dans d’autres domaines avec plus d’un siècle d’histoire et d’évolution.

Les années 1890 : Psychanalyse et méthode de l’association libre

Si l’observation d’un test d’utilisateur peut s’apparenter à une séance de thérapie, ce n’est pas par simple une coïncidence. On a tous en tête l’image du patient couché sur le canapé de Sigmund Freud et qui dévoile des sentiments refoulés. C’est  probablement là que la pratique de penser à haute voix a pris racine.

Freud pensait que les patients pouvaient accéder à l’inconscient tout en étant conscient. Sur ce principe, il a développé la pratique de la psychanalyse et de la thérapie par la parole. Le but était de faire émerger les pensées inconscientes à la surface. Avant Freud, l’hypnose a été utilisé comme une technique de traitement répandue (à notre connaissance, cette technique n’a toujours pas été expérimenté lors de test d’utilisabilité mais elle pourrait être intéressante – à tester ;) ).

La technique de libre association développée par Freud, consiste à laisser libre cours à ses pensées sans censure ni intervention consciente, peu importe si les pensées ne sont pas cohérentes. L’idée étant de partager à haute voix ses pensés comme elles viennent à l’esprit. L’objectif de Freud était de mieux comprendre les processus inconscients, quelque chose de semblable à ce que les testeurs sont maintenant invités à faire lorsqu’ils interagissent avec des interfaces.

Début des années 1900 : Introspection

La  psychologie a par la suite évolué en une science emportant dans sa progression la théorie et la pratique de la méthode de la pensée à voix haute.

Wilhelm Wundt a fondé le premier laboratoire de psychologie et a utilisé une méthode appelée Introspection ”. Elle a pour but d’atteindre et analyser le fonctionnement interne de l’esprit d’un patient. Wundt demandait à ses patients de verbaliser leurs ressentis et leurs pensés (processus de pensée), il relatait ensuite leurs pensés intérieures/profondes, puis les analysait par morceaux d’informations traversant la conscience.wundt

Wundt aurait également formé les participants à décrire les sensations qu’ils éprouvaient en regardant des stimulus physiques simples, comme un objet. Par exemple, les gens pouvaient regarder une marguerite et évoquer ses pétales soyeuses, ses 5 feuilles sur la tige, ses pétales blanches et sa couleur jaune au centre. Il leur a également demandé de décrire les sentiments associés à ce qu’ils percevaient, comme les faire se sentir heureux ou rajeunis. Il a ensuite analysé la relation entre les sensations et les sentiments.

L’apprenti de Wundt, Titchener, a apporté une forme d’introspection aux États-Unis et l’a développée comme une méthode systématique. Cette pratique est similaire à la technique de “commenter une interface” dans les tests d’utilisabilité aujourd’hui.

1920-1950 : Retour du Behaviorisme

À mesure que la psychologie évoluait, les théories concurrentes se multipliaient. Freud et Wundt se sont appuyés sur la capacité des gens à articuler leurs pensées intérieures, ce qui est difficile à vérifier. Le mouvement behavioriste, plus connu par son pionnier, Burrhus Frederic Skinner, soutient que la méthode d’introspection est trop subjective.

skinner
Comme son nom l’indique (behavior signifiant comportement en anglais), les behavioristes soulignent l’importance du comportement comme un élément mesurable de manière objective. Les recherches sur l’esprit, et donc sur la technique du thinking aloud , sont alors boudées. Malgré tout, cette tension entre ce que les gens disent et ce qu’ils font continue d’exister des décennies plus tard lorsque nous mesurons l’expérience utilisateur.

Années 1920-1930 : Les monologues

En parallèle du mouvement behavioriste, Lev Vygotsky et Jean Piaget ont observé le phénomène du «private speech» (qui peut se traduire par monologue) chez les enfants. Si vous avez des enfants, vous avez probablement déjà vu vos enfants parler à eux-mêmes (c’est une bonne chose !). Les enfants âgés de 2 à 7 ans s’engagent dans des discours qui ne s’adressent à personne, mais qui reflètent les processus d’auto-réglementation liées à la mémoire, au développement de l’alphabétisation et de la créativité.

Habituellement lorsqu’ils atteignent l’âge d’aller à l’école, ces monologues devient internes. Ce phénomène est parfois visible chez les adultes. Beaucoup d’entres eux évoquent une «voix intérieure», qui peuvent s’exprimer à haute voix quand ils se retrouvent seuls ou lorsqu’ils réfléchissent à un problème difficile. La force de sa voix intérieure a probablement un impact sur la capacité d’un participant à penser à haute voix. Tous les participants n’ont pas la même capacité à structurer leurs pensées et cela peut être lié aux différences dans leur discours interne.

1940-1960 : La méthode de la pensée à voix haute pour résoudre des problèmes

Karl Duncker, un psychothérapeute de Gestalt a également décrit une méthodologie de «penser à haute voix». Il a demandé aux participants de penser à haute voix lorsqu’ils résolvent des problèmes, transformant ainsi l’activité du participant en élément “verbal.”

Les participants devaient résoudre un test de performance cognitive (le problème de la bougie de Duncker). Le test consiste à faire entrer le sujet dans une pièce dans laquelle se trouve une table sur laquelle sont posées une bougie, une boîte d’allumettes et une boîte de punaises. L’expérimentateur demande au sujet de fixer la chandelle au mur sur un tableau de liège sans que la cire tombe sur la table située en dessous.

duncker

Le problème de la bougie. A- Composantes du problème. B- Solution

Cette verbalisation des pensées était différente de l’introspection précédemment évoquée, parce que les participants n’étaient pas invités à analyser leurs propres pensées, mais plutôt de se concentrer sur le problème et de verbaliser leurs pensées.

Les résultats ont montré que les participants qui ont pensé à haute voix ont réellement mieux réussi à résoudre cette tâche que d’autres ! Cela suggère que le simple fait de demander aux gens de penser à haute voix tend à induire des changements dans leurs comportements.

Avec l’influence de la psychologie cognitive, les scientifiques ont cherché à explorer les relations entre le cerveau et le comportement en analysant la « boîte noire » des processus cognitifs. L’intérêt grandit dans les méthodes qui pourraient fournir des données sur les processus internes de pensée.

Années 1970 : Telling More than We Know

La méthode du Thinking aloud a de nouveau fait l’objet de critiques. En 1977, Nisbett et Wilson publiaient le rapport verbal relatant le processus de pensée (“ Telling more than we can know: Verbal reports on mental processes .”) et plaident contre cette méthode car les participants n’avaient pas un accès conscient aux processus cognitifs de haut niveau qui régulent la façon dont les stimulus affectent les réponses.

Par exemple, pensez à ce que vous avez pris pour le petit déjeuner ce matin. Pouvez-vous décrire comment vous avez trouvé votre réponse ? Décrire le processus par lequel vous êtes passer pour trouver la réponse est certainement différente (et difficile à déterminer) que le simple fait de se rappeler ce que vous avez mangé.

1980 – 1990 : Du Thinking aloud vers les tests utilisateurs

Ericsson et Simon (1984 et 1993) ont répondu à la critique de Nisbett et Wilson concernant la méthode du thinking aloud dans leur livre (très influent), Protocol Analysis: Verbal Reports as Data .

Ericsson et Simon ont soutenu que certains types d’expression verbale étaient exacts mais simplement pas dans la manière dont Nisbett et Wilson les ont utilisés. Ils ont fait valoir que, bien qu’il y ait clairement des limites à la façon dont la méthode peut être emmenée, cela ne signifie pas que ce n’est pas un outil utile.

Ils ont modélisé la pensée à haute voix en trois niveaux :

  • Niveau 1 : articulation directe de l’information stockée dans une langue
  • Niveau 2 : Articulation ou retrait verbal de l’information non-propositionnelle sans traitement supplémentaire
  • Niveau 3 : Articulation après analyse, filtrage, inférence ou processus génératifs ont modifié les informations disponibles

Lorsque l’information traitée pour exécuter la tâche principale n’est pas verbale ou propositionnelle, elle ralentira et affectera probablement la performance. Mais quand les tâches tombent dans le niveau 1 de penser à haute voix, alors le fait de penser à haute voix ne changera pas le « cours et la structure des processus cognitifs ».

Dans leur protocole, l’interaction entre le chercheur et le participant est minime, et les participants ne sont pas invités à filtrer, analyser, expliquer ou interpréter leurs pensées, même si ce qu’ils disent est difficile à comprendre pour le chercheur.

2000 :  Applications lors des tests utilisateurs et plus encore

La méthode de la pensée à voix haute est largement utilisée aujourd’hui par les chercheurs comme un élément clé des tests d’utilisabilité. Demander aux participants d’exprimer leurs pensées à haute voix fournit une richesse de données qualitatives dans les processus de pensée et sur les causes potentielles aux problèmes rencontrés par les utilisateurs.

Dans leur livre Moderating Usability Tests , Dumas et Loring fournissent des directives détaillées pour les modérateurs. Ces « règles d’or » ont pour objectif de guider les modérateurs lors de la mise en application de la méthode lors de test utilisateurs.

Les recherches de Boren et Ramey ont révélé des incohérences dans la manière dont les praticiens appliquent la méthode Think Aloud . Ils ont constaté que, dans la pratique, les praticiens s’écartent de la base théorique fournie par Ericsson et Simon.

Boren et Ramey préconisent que plutôt que de se baser sur la pratique actuelle énoncée par Ericsson et Simon, une meilleure explication théorique passe par une communication vocale. Dans leur modèle, le participant (le locuteur principal) et le facilitateur (l’auditeur et le locuteur secondaire) ont chacun un rôle défini.

Conclusion 

Malgré son utilisation répandu et son passé historique, plusieurs aspects spécifiques sont à considérer avec cette méthode notamment :

  • La description précise des problèmes rencontrés,
  • L’impact de cette méthode sur le comportement des utilisateurs,
  • La capacité de la population à effectivement penser à haute voix,
  • L’impact de la culture sur les résultats…

 

Traduction libre de l’article THE ORIGINS AND EVOLUTION OF THINKING ALOUD

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